Portrait

Dhagpo Lobsang

Pellicule ou digital ? La principale dualité est dans l'état d'esprit, l'amour d'un certain type de procédé.
Pour Dhagpo Lobsang, appuyer sur le déclencheur de son appareil est juste le début ; pas l'aboutissement du geste créateur.


Il paraît que le hasard fait bien les choses : nous avons rencontré Dhagpo lors d'un dimanche ensoleillé, dans le quartier parisien du Marais, à deux pas de la boutique Lomography qui a redonné l'envie à toute une génération de venir à la pellicule. Le hasard... ?
Là, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, il venait d'exposer sur les murs d'un opticien fermé ses photos. Nul besoin de lunettes pour y voir immédiatement une singularité déconcertante de beauté. Le rendez-vous était fixé. Il nous fallait le rencontrer plus longuement.  

C'est dans son appartement-atelier au cœur du XVème arrondissement, autour d'une tasse de thé à la menthe fraîchement cueillie sur le balcon et tout en musique, qu'il nous a reçu. 

Dhagpo est ce qu'on pourrait appeler un artiste itinérant, un "hobo", un clochard céleste pour qui la route est infinie : "I'm out here a thousand miles from my home - Walking a road other men have gone down - I'm seeing a new world of people and things" (Bob Dylan, Song to Woody, 1961). 

Aujourd'hui, il vit entre la France et l'Italie et part quatre mois par an à l'étranger. Des pays qu'il sillonne, appareil argentique à la main, il rapporte toute une palette de sensations, de couleurs et de matières, qui constitue autant de paysages et de portraits qu'il captera. Inspirations d'ailleurs et savoir-faire artisanal.

"Tu comprends comment fonctionne la lumière dans la chambre noire. Tu ne peux pas comprendre ça avec les appareils numériques"

 

Très attaché au rendu de l'image sur pellicule, le jeune photographe s'inscrit dans un procédé classique de développement, dans le respect des gestes ancestraux.
La petite pièce aux fenêtres calfeutrées qui lui sert de chambre noire a tout de suite attirée notre attention. "Tous les outils de Photoshop sont là-dedans" ironise t-il. Cet art du développement, c'est "sur le tas qu'il l'a appris", aux côtés d'amis photographes ayant eux aussi une sensibilité plus prononcée pour le travail du film argentique que celui du numérique. Ce travail d'artisan, qui demande patience et précision permet d'obtenir, par variation des bains et des températures, le rendu souhaité. Dhagpo nous montre ainsi plusieurs chûtes d'une même photographie, témoignage de l'évolution du développement de l'image. 

Beaucoup de ses œuvres possèdent un joli mystère; comme ces personnes qu'on rencontre et qui nous troublent sans que l'on sache vraiment pourquoi. Souvent, ses images sont enveloppées d'un voile de lumière, comme un léger brouillard, qui donne envie de les regarder plus intensément.
La lumière, l'artiste y ai d'ailleurs très attaché et, très rapidement, on comprend qu'au delà de celle-ci, c'est le regard que l'on porte sur le sujet qui se veut être une vrai philosophie. Non pas seulement voir mais véritablement regarder ce que l'on va shooter.

L'atelier a aussi des allures de musée de la photo. La collection d'appareils qu'il possède ferait tourner la tête à tous les brocanteurs avertis. Années 20, 30, 60 ou 70 : Dhagpo aime partir à la recherche de ces objets d'un autre temps. D'un autre temps certes, mais toujours opérationnels : "Tous ces appareils possèdent de très bons objectifs " 

 
 

"Je n'ai pas de compte Instagram, ni de site internet"

Cette approche de la photographie nous fait naturellement nous questionner sur nos propres usages à l'ère du numérique où l'on dégaine nos téléphones portables pour immortaliser sur Instagram et autres réseaux les moments de notre vie. On ne compte d'ailleurs plus les applications de retouches, toutes plus efficaces et pointues.
Toutefois, bien que reconnaissant les multiples potentialités du numérique, notamment pour le grand public, Dhagpo lui, a fait un réel choix de direction artistique. 
Ce choix s'illustre aussi par une réticence de montrer son travail sur internet : "Je n'ai pas de compte Instagram, ni de site. Avec les pixels de l'écran d'ordinateur, le rendu ne sera jamais le même."

 

Bien sûr, les plus sceptiques se diront : "tout ça pour une photo ? je peux avoir la même chose sur mon mobile"
Dhagpo montre qu'il y aura toujours une autre manière de faire de la photo, un procédé qui existe depuis des siècles et qui ne cesse d'être utilisé par des photographes du monde entier. Un procédé poétique où "la lumière du soleil est la seule qui permet de savoir si une photo est réussie"

Les photos de Dhagpo et d'autres photographes talentueux sont à retrouver dans la revue Heaven : http://www.heaven-photography.com/